En Côte d’Ivoire, la terre ne se contente pas de nourrir son homme ; elle le hante. Car, des plaines fertiles de l’Ouest aux chantiers bouillonnants d’Abidjan, le litige foncier est devenu le mal ivoirien : une plaie ouverte qui s’invite dans les prétoires, divise les familles et freine l’élan de tout un pays.
Le constat est amer : selon les statistiques judiciaires, une part écrasante des dossiers civils concerne des conflits de propriété. Mais comment en sommes-nous arrivés là ?
Au cœur du problème se trouve une dualité persistante avec, d’un côté, le droit moderne porté par le titre foncier et l’immatriculation, garant de la sécurité économique ; et de l’autre, le droit coutumier ancestral et oral, où la terre appartient aux ancêtres et se transmet par le sang.
Dans ce fossé entre le papier et la parole s’engouffrent l’insécurité et la fraude, tandis que l’urbanisation galopante n’a fait qu’aggraver la situation. Car aujourd’hui, le mal de terre change de visage.
Ce ne sont plus seulement des querelles de limites de champs, mais des batailles de promoteurs, d’intermédiaires véreux et de propriétaires multiples pour une même parcelle, puisque la spéculation immobilière a transformé ce qui était un patrimoine sacré en une marchandise que l’on vend plusieurs fois, au mépris des investissements de toute une vie.
Le gouvernement ivoirien a multiplié les réformes, comme la simplification de l’ACD, la numérisation du cadastre et le renforcement des pouvoirs de l’AFOR, ce qui constitue un pas de géant ; mais la technique ne suffira pas si la justice ne suit pas.
Pour restaurer la confiance, il faut la fin de l’impunité. Tant que les faux vendeurs et les agents complices ne seront pas sévèrement sanctionnés, la loi restera un tigre de papier, sans une transparence radicale permettant à chaque citoyen de vérifier la validité d’un titre en un clic.
Il est aussi nécessaire d’instaurer un dialogue social pour réconcilier l’usage de la terre et sa propriété légale, afin que le paysan ne se sente pas spolié par le citadin, car la terre est notre socle.
Sans sécurité foncière, il n’y a ni paix sociale durable, ni investissement serein. Et la Côte d’Ivoire ne pourra prétendre à une émergence pleine et entière tant que le rêve d’une vie reste un pari risqué sur l’incertitude ; il est donc temps de passer du règne du conflit à celui du contrat.
