En Côte d’Ivoire, le dictionnaire est devenu un champ de mines. On nous murmure à l’oreille qu’aujourd’hui, l’élégance ne réside plus dans le verbe, mais dans l’esquive. Il paraît qu’il faut peser ses mots sur une balance de précision, de peur que l’un d’eux ne pèse trop lourd et ne vous entraîne, par un malheureux glissement de terrain, vers la 11ème commune de notre capitale économique. Une commune où les loyers sont certes gratuits, mais où la vue est sacrément barrée par des barreaux de fer.
On nous dit aussi que fréquenter son prochain est devenu un exercice de haute stratégie. Avant de dire « Bonjour » ou de partager un Garba, il faudrait vérifier le carnet d’adresses de son interlocuteur. Car, dans ce nouveau jeu de chaises musicales, s’asseoir à la mauvaise table peut suffire à faire de vous un invité surprise dans les registres du PPA.
Il paraît qu’avoir mal est devenu une impolitesse. Si votre ventre crie famine ou si votre portefeuille tire la langue face à la cherté de la vie, de grâce, souffrez en silence. L’exprimer à haute voix, c’est risquer de troubler la quiétude de ceux qui pensent que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Les faits de société sont là, têtus comme des embouteillages à l’heure de pointe, mais il faut les regarder avec des lunettes opaques. Sous peine de quoi ? « Vous savez bien », comme on dit au quartier.
L’image la plus saisissante nous vient de ce leader d’un Mouvement politique : l’arbitre trie ses dents. Dans ce match politique qui se joue sous nos yeux, le sifflet a une tonalité variable. Le carton ne sort pas pour la faute, mais pour la couleur du maillot. Si votre tricot a la bonne nuance, on ferme les yeux sur le tacle à la gorge. Mais si votre couleur déplaît, un simple éternuement déclenche le carton rouge direct.
À force de trier ses dents pour les brosser, l’arbitre finit par oublier que le public, lui, voit tout. À force de demander aux Ivoiriens de choisir leurs mots, on risque de finir dans un pays de muets. Et comme on le sait chez nous : quand le peuple se tait trop longtemps, c’est rarement parce qu’il n’a plus rien à dire.








